Un quai, une fin d'après-midi de juin, une vingtaine de chanteurs alignés sous une arche de pierre. Le premier accord part. Et là, la sensation que tout le monde connaît et que personne n'a vraiment anticipée : le son s'en va. Il ne revient pas.
On a beau chanter fort, on s'entend à peine, la basse à trois mètres semble être à trente, et l'accord qui sonnait plein en répétition paraît soudain maigre et hésitant. Le réflexe arrive tout de suite : pousser. Et c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire.
Je connais bien cette situation, nous avons chanté dehors en juin, sous un pont, avec les péniches et les mouettes en invitées. C'est une expérience formidable, et c'est une des choses les plus difficiles qu'on puisse demander à un chœur.
Pas pour des raisons vocales. Pour des raisons acoustiques, et parce que l'acoustique gouverne tout ce qu'on croit être de la technique.
Une église vous ment, l'extérieur vous dit la vérité
Dans une église, chaque son que vous produisez vous revient. Il rebondit sur la pierre, il traîne une seconde ou deux, il se mélange à celui des autres avant même d'atteindre l'auditeur. Cette réverbération fait un travail énorme à votre place.
Elle lisse les décalages, elle noie les petites fausses notes, elle donne à un accord une épaisseur que le chœur n'a pas produite lui-même. Elle vous rassure, aussi : vous vous entendez, donc vous savez que vous chantez.
Dehors, rien ne revient. Le son part et il ne se passe plus rien. Aucune surface pour le renvoyer, aucun temps de traîne, aucune fusion. Chaque voix reste ce qu'elle est, seule, exposée.
C'est brutal, et c'est passionnant, parce que le plein air ne dégrade pas votre chœur, il le montre tel qu'il est. Les décalages d'attaque que la pierre pardonnait deviennent audibles. Les consonnes molles disparaissent. La justesse approximative, qui passait dans le halo, s'entend crûment.
Le premier réflexe est de croire qu'on chante mal. En réalité, on chante comme d'habitude, et on l'entend enfin.
Du choriste au chœur
Un guide bienveillant pour celles et ceux qui veulent progresser en chœur sans se trahir.
Découvrir le livreCe qui se casse en premier
La chose qui s'effondre le plus vite dehors, ce n'est ni la justesse ni le volume, c'est l'écoute. En intérieur, vous vous ajustez à ce que vous entendez du pupitre voisin. Dehors, vous ne l'entendez plus, ou très mal.
Chacun se retrouve dans une bulle, et sans repère extérieur, chacun compense à sa façon. Certains poussent, certains reculent, certains se raccrochent à leur voisin immédiat. Le chœur ne se désunit pas par manque de niveau, il se désunit par manque d'information.
Le deuxième effondrement concerne la justesse, et il découle du premier. Un chœur qui ne s'entend plus baisse. Presque toujours. Non par fatigue, mais parce que chacun cherche le repère qui n'arrive pas, ralentit imperceptiblement sa colonne d'air, et laisse filer la note vers le bas.
Le troisième, c'est la nuance. Dehors, le pianissimo n'existe presque pas, il est mangé par le vent, une voiture, une conversation à vingt mètres. La tentation est alors de tout chanter au même niveau, fort, et de perdre en trois minutes tout le relief travaillé pendant six mois.
Ce qui marche réellement
La première chose à changer n'est pas vocale, elle est géographique : resserrez-vous. Beaucoup. Beaucoup plus que vous ne le feriez dans une église. Dehors, un mètre d'écart entre deux chanteurs coûte une quantité d'information considérable, parce qu'il n'y a rien pour la rattraper.
Un chœur serré dehors s'entend, un chœur étalé se disloque. Si le lieu le permet, cherchez un mur, une façade, une paroi quelconque derrière vous. N'importe quelle surface verticale vous rendra une partie du son et fera plus pour votre justesse que trois répétitions supplémentaires.
La deuxième chose, c'est de renoncer au volume comme solution. Pousser ne porte pas plus loin, ça n'améliore que votre sensation intérieure.
Ce qui porte dehors, ce n'est pas la puissance, c'est la clarté : des consonnes très articulées, presque exagérées, des voyelles nettes, des débuts de son précis. Une consonne bien dite s'entend à cinquante mètres. Un forte flou ne s'entend nulle part.
La troisième, c'est de ralentir un peu et d'articuler beaucoup. Sans réverbération pour lier les syllabes, un tempo qui coulait à l'intérieur devient précipité dehors. Deux ou trois pourcents de moins, ça ne se voit pas et ça change tout.
Et la dernière, la plus importante : regardez. Puisque l'oreille est privée de la moitié de ses informations, l'œil doit prendre le relais.
Le geste de direction, le souffle du voisin, le mouvement des épaules deviennent les vrais repères. Un chœur qui chante dehors en gardant le nez dans sa partition est un chœur qui ne s'entendra pas.
Pourquoi il faut le faire quand même
Tout cela pourrait ressembler à un plaidoyer contre le plein air. C'est l'inverse. Chanter dehors est l'exercice le plus honnête que je connaisse. Une seule répétition sur un quai vous apprend sur votre chœur ce que six mois d'église ne vous montreront jamais, parce que l'église a la politesse de cacher vos défauts.
Et puis il y a autre chose, qui n'a rien à voir avec la technique. Dehors, il n'y a pas de billet, pas de porte, pas de code social qui dit qu'on entre pour écouter. Les gens s'arrêtent parce que quelque chose les arrête.
Un promeneur qui se fige à vingt mètres, un enfant qui cesse de courir, un cycliste qui pose un pied à terre. Ce public-là n'est venu pour rien, et c'est pour ça qu'il vaut de l'or.
Vous avez déjà chanté en extérieur avec votre chœur ? Dites-moi en commentaire ce qui vous a surpris le premier jour.
Réagissez à cet article