Le bon répertoire pour un chœur est celui qui se situe juste au-dessus de ce que le groupe sait déjà faire seul, sans jamais en sortir complètement. Un programme équilibré mélange des pièces acquises, qui donnent du plaisir et de la sécurité, et une ou deux pièces de croissance, qui font progresser. C'est ce dosage, bien plus que le choix de chaque pièce isolée, qui décide si les gens reviennent la semaine suivante.

C'est le troisième article du dossier sur le bon niveau en chœur. Le premier proposait une échelle pour décrire un chœur, le deuxième une méthode pour lire la difficulté d'une partition. Il reste à faire se rencontrer les deux.

Le défi qui garde l'envie

Quand je demandais à mes collègues comment évaluer le niveau d'un chœur, la réponse la plus honnête que j'aie reçue tenait en une phrase : tout l'art consiste à trouver quelque chose de challengeant tout en gardant suffisamment d'envie chez les gens.

C'est vrai. Et c'est difficile, parce que les deux objectifs tirent en sens inverse. Trop de défi, et le chœur passe la saison à apprendre des notes sans jamais faire de musique. Trop de confort, et il s'endort poliment, puis se vide sans bruit.

Il existe pourtant un concept qui aide à penser cet équilibre. Le psychologue Lev Vygotski l'a appelé la zone proximale de développement : l'espace entre ce qu'une personne sait faire seule et ce qu'elle peut faire avec de l'aide. C'est dans cette zone, et seulement là, que l'apprentissage se produit. En dessous, on répète ce qu'on sait. Au-dessus, on ne comprend rien et on se décourage.

Appliqué à un chœur, ça donne une règle simple : une pièce de croissance est une pièce que le groupe ne pourrait pas monter seul, mais qu'il peut monter avec le travail de la répétition. Si la pièce exige des compétences que personne dans la salle ne possède encore, la répétition ne suffira pas. Ce n'est plus un défi, c'est un mur.

Un programme n'est pas une pièce

L'erreur la plus fréquente consiste à évaluer chaque pièce isolément. Celle-ci est faisable, celle-là aussi, la troisième aussi. Et au total, le programme est intenable, parce que trois pièces faisables mais exigeantes, mises bout à bout, ne laissent aucun espace pour respirer.

Un programme se pense comme un ensemble. Il lui faut des pièces que le chœur connaît déjà ou qui tombent sous la voix, celles qu'on chante pour le plaisir et sur lesquelles on peut travailler le son, les nuances, l'écoute plutôt que les notes. Il lui faut une ou deux pièces de croissance, celles qui feront dire en juin qu'on ne savait pas faire ça en septembre. Et il lui faut au moins une pièce que les choristes aiment vraiment, quel que soit son niveau.

Ce dernier point compte plus qu'on ne le croit. Une pièce aimée tire tout le reste. On accepte de travailler dur sur une pièce exigeante quand on sait qu'on chantera ensuite celle qui nous émeut.

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Quand placer les pièces difficiles dans la saison ?

La place d'une pièce dans le calendrier compte autant que son niveau.

Une pièce de croissance introduite en mai pour un concert en juin n'a aucune chance. Elle sera apprise dans l'urgence, chantée dans la peur, et elle laissera le souvenir d'un échec même si le concert se passe bien. La même pièce introduite à l'automne a le temps de mûrir, d'être oubliée pendant les fêtes, de revenir en janvier et de se révéler soudain plus facile qu'avant. Ce temps de décantation fait partie de l'apprentissage, il ne se rattrape pas en ajoutant des répétitions à la fin.

À l'inverse, les pièces acquises sont précieuses en fin de saison, au moment où la fatigue s'installe et où le chœur a besoin de se sentir bon.

Les signes qu'on a visé trop haut

Un répertoire trop difficile se voit avant de s'entendre.

Les répétitions se transforment en apprentissage de notes, pupitre par pupitre, et on ne parle plus jamais de musique. Les choristes ne lèvent plus les yeux de la partition. Les absences augmentent à l'approche du concert au lieu de diminuer. Le son se rétracte, chacun chante un peu moins fort pour ne pas être entendu en train de se tromper. Et le même passage s'effondre à chaque reprise, au même endroit, malgré le travail.

Ce dernier signe est le plus important. Un passage qui s'améliore lentement est un défi. Un passage qui ne s'améliore pas du tout est un mur. La différence ne tient pas à la difficulté, elle tient à la progression.

Les signes qu'on a visé trop bas

Un répertoire trop facile se repère aussi, plus discrètement.

Les bavardages pendant que les autres pupitres travaillent. Les retards qui s'installent, parce que rien d'important ne se joue dans le premier quart d'heure. Les choristes qui connaissent leur partie dès la deuxième lecture et passent le reste du trimestre à attendre. Et cette énergie un peu molle, sans tension, où personne ne prend de risque parce qu'aucun risque n'est nécessaire.

Attention cependant : une pièce facile n'est jamais finie. Une pièce dont les notes sont acquises en une séance peut occuper des mois de travail sur le son, l'homogénéité, la justesse des accords, le phrasé. Si le chœur s'ennuie sur une pièce simple, ce n'est pas toujours la pièce qui est trop facile. C'est parfois le travail qu'on lui propose qui s'arrête trop tôt.

Adapter plutôt que renoncer

Entre garder une pièce trop difficile et l'abandonner, il existe une troisième voie qu'on oublie souvent : l'adapter.

Transposer d'un ton pour sortir un pupitre d'une zone inconfortable. Redistribuer une ligne trop tortueuse entre deux pupitres. Simplifier un passage pour une partie du chœur en gardant la version d'origine pour les plus solides. Ajouter un soutien instrumental discret sur les premières semaines, puis le retirer. Quand j'arrange une pièce pour un chœur précis, c'est exactement ce travail que je fais : garder ce qui fait la beauté de la musique et retirer ce qui ne sert qu'à mettre les chanteurs en difficulté.

Respecter une œuvre ne veut pas dire la chanter mal telle quelle. Une pièce simplifiée et chantée avec conviction sert mieux la musique qu'une version intégrale chantée dans l'angoisse.

Associer le chœur au choix

Enfin, la manière la plus simple de garder l'envie est encore de demander aux gens ce qu'ils ont envie de chanter.

Ça ne veut pas dire transformer le choix du répertoire en vote. La direction garde la responsabilité de l'équilibre du programme. Mais laisser les choristes proposer des pièces, écouter ce qui les touche, expliquer pourquoi on a choisi telle pièce difficile et ce qu'elle va apporter au groupe, tout cela change radicalement la manière dont le défi est vécu. Un défi qu'on comprend est un projet. Un défi imposé sans explication est une corvée.

Et du côté des choristes ?

Tout ce qui précède s'adresse surtout à la personne qui choisit le programme. Mais un choriste n'est pas un spectateur de ce choix. Il le vit, dans un sens ou dans l'autre : certains se sentent dépassés par le répertoire, d'autres s'ennuient sur des pièces qu'ils savaient en une semaine.

C'est le sujet du prochain article, Trop facile, trop dur : le choriste face au répertoire de son chœur.

En attendant, racontez-moi en commentaire quelle pièce a été pour votre chœur le défi le plus marquant, et ce qui a permis de le relever, ou pas.