Un festival d'été, une abbatiale, une chaise en paille un peu bancale, et sur l'estrade un chœur que vous ne connaissez pas. Vous êtes assis, vous n'avez rien à faire, et c'est là que ça commence : au bout de deux minutes, vous n'écoutez plus la musique.
Vous êtes en train de compter les ténors. Vous avez repéré la soprano de droite qui décroche un peu. Vous notez que le départ du deuxième mouvement était flou. Vous vous demandez comment ils ont réglé le problème de la mesure 7.
Ne culpabilisez pas. Ce n'est pas un défaut, c'est un privilège. Un choriste n'écoute pas un concert comme le voisin de rangée, et cette écoute-là, si on l'organise un peu, est probablement le meilleur outil de progression de tout l'été.
Elle ne coûte rien, elle ne fatigue pas la voix, et elle vous apprend des choses qu'aucune répétition ne peut vous apprendre, pour la simple raison qu'en répétition, vous êtes dedans.
Vous n'entendez jamais votre propre chœur
C'est le point de départ, et il est plus troublant qu'il n'y paraît. Vous chantez peut-être depuis quinze ans dans le même ensemble, et vous ne l'avez jamais entendu.
Vous entendez ce qui arrive à vos oreilles depuis l'intérieur du rang : votre propre voix, très fort, celle de vos deux voisins, un peu, et le reste, très loin, déformé.
Le son que reçoit le public, vous ne le connaissez que par les enregistrements, c'est-à-dire mal. C'est une situation étrange quand on y pense : le résultat de votre travail vous est structurellement inaccessible.
Un concert d'été, c'est l'occasion de s'asseoir de l'autre côté et d'écouter ce qui arrive vraiment à un public quand un chœur chante. Pas votre chœur, mais un chœur. Et ce qui arrive est presque toujours différent de ce qu'on imagine depuis le rang.
Du choriste au chœur
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La première, c'est que le volume ne s'entend pas. On croit, en chantant, que la puissance porte. De la salle, on découvre que non. Ce qui traverse, ce qui arrive jusqu'à la dixième rangée, ce sont les consonnes et la clarté des voyelles.
Un chœur qui articule à moitié force peut être parfaitement audible, un chœur qui pousse peut être une bouillie. Cette découverte-là, quand on l'a faite une fois depuis un banc, change définitivement la façon dont on chante.
La deuxième, c'est que les décalages s'entendent énormément. En répétition, on a l'impression que tout le monde part ensemble à peu près.
De la salle, un départ flou est immédiatement perceptible, et il donne une impression de flottement qui contamine tout ce qui suit. À l'inverse, un chœur qui n'est pas particulièrement brillant mais dont les entrées sont nettes donne une impression de maîtrise totale.
La troisième, la plus intéressante : ce qu'on retient d'un concert n'est presque jamais technique. Vous sortirez en vous souvenant d'un silence, d'une couleur sur une pièce en particulier, du regard d'un chanteur, de la manière dont une phrase a été laissée mourir.
Vous ne vous souviendrez pas de la justesse. C'est bon à savoir quand on passe six mois à ne travailler que ça.
Regardez ce qui n'est pas la musique
Puisque vous êtes là, profitez-en pour observer ce que vous ne pouvez jamais voir depuis votre rang.
Regardez les visages. Est-ce que les gens ont l'air d'être là ? Un chœur techniquement irréprochable dont les vingt visages sont plongés dans les partitions produit un ennui poli.
Un chœur moins précis mais dont les chanteurs se regardent, respirent ensemble, ont visiblement quelque chose à raconter, emporte une salle entière. C'est injuste, et c'est la réalité.
Regardez comment ils entrent, comment ils se placent, comment ils tiennent le silence entre deux pièces. Comment ils réagissent quand quelque chose rate, parce que quelque chose rate toujours. C'est là que se joue le professionnalisme d'un ensemble, bien plus que dans les notes.
Et regardez la personne qui dirige, en vous demandant ce qu'elle fait exactement. Vous verrez souvent qu'elle fait beaucoup moins que ce que vous imaginiez. Les meilleurs gestes sont petits.
Ce que vous en ramenez
Rien d'immédiat, et c'est bien. L'écoute d'été n'est pas un stage. Elle dépose des choses, et ces choses ressortent en septembre sans qu'on sache d'où elles viennent.
Mais si vous voulez en tirer quelque chose de concret, prenez trente secondes après le concert et notez une seule phrase : qu'est-ce qui a marché, et pourquoi. Pas trois pages. Une phrase.
Le silence après la dernière pièce, tenu quatre secondes de plus que d'habitude. La façon dont ils ont attaqué le motet a cappella après une pièce accompagnée. Ces détails-là, vous les ramènerez dans votre chœur sans même le formuler.
Et il y a un dernier bénéfice, plus discret. Écouter un autre chœur, c'est se rappeler pourquoi on fait ça.
Au mois d'août, quand la reprise est encore loin et que la motivation est basse, une heure dans une abbatiale à écouter vingt personnes chanter ensemble suffit souvent à ranimer l'envie mieux que n'importe quelle résolution.
Vous allez à des concerts l'été ? Dites-moi en commentaire ce que vous avez entendu de meilleur cette année, ça m'intéresse.
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