Le premier accord de la saison. Vingt personnes qui n'ont pas chanté ensemble depuis trois mois, une pièce facile choisie exprès pour que ça se passe bien, et un son qui sort, hésitant, plat, bas. On se regarde.

Quelqu'un rigole nerveusement. La personne qui dirige dit quelque chose de gentil, on recommence, et c'est à peine mieux. À la pause, on entend toujours les mêmes phrases : on est rouillés, ça va revenir, on a perdu.

Non. Vous n'avez rien perdu. Il se passe autre chose, et si on comprend quoi, la première répétition de septembre cesse d'être un moment un peu triste pour devenir la plus intéressante de l'année.

Personne n'a régressé, et pourtant ça sonne moins bien

Prenez chaque chanteur individuellement. Aucun n'a perdu sa voix, on l'a vu, deux mois de silence n'abîment pas les cordes vocales. Individuellement, tout le monde chante à peu près comme en juin.

Et pourtant l'ensemble sonne nettement moins bien. Cette contradiction apparente contient toute la vérité sur ce qu'est un chœur.

Ce qui s'est perdu pendant l'été n'est dans aucune des vingt personnes. C'est ce qu'il y a entre elles. Un chœur en fin de saison, ce n'est pas vingt individus qui chantent bien, c'est un réseau d'ajustements invisibles.

Vous savez que la soprano de gauche part toujours un cheveu en avance et vous l'anticipez sans y penser. Vous savez que dans ce passage-là, votre pupitre a tendance à baisser et vous soutenez.

Vous respirez au même instant que le voisin parce que vous connaissez son épaule. Rien de tout cela n'est écrit sur la partition et rien n'est dans les voix. C'est un savoir collectif, distribué entre vingt corps, et il s'évapore dès qu'on cesse de le pratiquer.

Voilà pourquoi la première répétition sonne moins bien : le chœur, en tant qu'objet, n'existe plus. Il faut le refaire.

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Ce que la déception raconte de vous

Il y a un deuxième phénomène, plus intime, dont on ne parle jamais.

En juin, votre chœur sonnait bien. C'est ce son-là que vous avez gardé en tête tout l'été, et il a eu trois mois pour s'embellir tranquillement dans votre souvenir.

La mémoire ne conserve pas les répétitions moyennes, elle conserve le concert. Vous revenez donc en septembre avec dans l'oreille non pas votre chœur, mais le meilleur moment de votre chœur, idéalisé.

Et vous confrontez ce souvenir sublimé à un premier accord de rentrée. L'écart est énorme, forcément. Mais la moitié de cet écart n'existe pas dans la salle, elle existe dans votre tête. C'est une déception de mémoire, pas une déception de niveau.

Ce qui revient, et à quelle vitesse

La bonne nouvelle, c'est que ce savoir collectif se reconstruit beaucoup plus vite qu'il ne s'est construit. Il n'est pas détruit, il est en sommeil.

En pratique, comptez trois répétitions pour que l'écoute revienne, c'est-à-dire pour que vous recommenciez à entendre le pupitre d'en face au lieu de n'entendre que vous.

Deux ou trois de plus pour l'endurance, cette capacité à tenir deux heures sans que le souffle se raccourcisse. Et un mois environ pour que la justesse collective retrouve son niveau de juin, parce qu'elle dépend entièrement des deux premières.

Autrement dit, fin octobre, vous serez exactement là où vous étiez en juin. Ce n'est pas une opinion optimiste, c'est ce qui se passe chaque année dans chaque chœur.

La seule chose à faire différemment

Puisque ce qui manque est l'écoute et pas la voix, la première répétition ne devrait pas servir à travailler des notes. Elle devrait servir à réapprendre à être ensemble.

Ce qui veut dire, très concrètement : chanter des choses qu'on connaît déjà, pas la pièce nouvelle du programme de décembre. Chanter en cercle plutôt qu'en rangs, ne serait-ce qu'un quart d'heure, parce que le cercle oblige à entendre tout le monde et à voir les visages.

Chanter à l'unisson, longtemps, ce qui paraît indigne d'un chœur qui fait du huit voix et qui est en réalité l'exercice le plus exigeant qui existe. Et parler, aussi. Une pause de vingt minutes en septembre n'est pas du temps perdu, c'est du travail.

Si vous êtes choriste et pas à la direction, vous pouvez quand même agir sur une chose : levez les yeux. Dès le premier accord. C'est le réflexe qui aura le plus souffert de l'été et c'est celui qui reconstruit tout le reste.

Le meilleur moment de l'année

Je finis par ce que je pense vraiment. La première répétition de septembre est la plus honnête des cinquante de la saison.

C'est le seul soir où le chœur est nu, sans automatismes, sans souvenirs collectifs pour masquer quoi que ce soit. On entend exactement ce que vingt personnes produisent quand elles n'ont rien d'autre que leur attention.

Et c'est aussi, chaque année, le même petit miracle : des gens qui n'ont aucune obligation de venir, qui ont eu tout l'été pour se désintéresser de la question, et qui sont pourtant là, à vingt heures, avec leur partition.

Le son est moche. Tout le monde est content. Ça devrait suffire à comprendre de quoi il s'agit.

Comment s'est passée votre première répétition cette année ? Racontez-moi en commentaire, je suis curieux de savoir si c'est partout pareil.