Un lundi soir, en rentrant de répétition, je tournais encore la même question dans ma tête. J'avais une pièce en tête, une belle pièce, et je n'arrivais pas à savoir si le chœur que j'avais devant moi pouvait la chanter. Est-ce que je cherchais les bonnes voix pour une pièce, ou la bonne pièce pour les voix que j'avais ? Et je me suis surpris à penser : si seulement il existait un repère de niveau sur lequel tout le monde serait d'accord.
Le lendemain matin, je suis tombé dessus.
La cheffe de chœur lyonnaise Zana Zaganjori venait de publier une échelle de niveau des chœurs, de A1 à C2. Ce n'est pas moi qui l'ai conçue, c'est elle, et elle venait tout juste de la partager. C'est son travail qui a déclenché ce dossier.
Évaluer le niveau d'un chœur, c'est observer séparément plusieurs compétences qui ne progressent pas au même rythme : la lecture de partition, la justesse collective, la capacité à tenir sa ligne au milieu des autres, la technique vocale et la familiarité avec un répertoire. Aucune de ces compétences ne suffit seule à dire où en est un ensemble. C'est pour ça que la question est si difficile, et c'est pour ça qu'un outil comme celui de Zana manquait.
Pourquoi j'écris ce dossier
La question de ce lundi soir n'était pas nouvelle. Depuis des années, je la pose à des collègues. En stage, en formation, dans les couloirs après un concert. Comment est-ce qu'on évalue le niveau d'un chœur ? Pas d'un chanteur, d'un chœur.
Et depuis des années, je reçois à peu près les trois mêmes réponses. La première déplace la question : on n'évalue pas le chœur, on évalue les partitions qu'on peut lui donner. La deuxième la referme : ça, c'est l'expérience, ça viendra avec le temps. La troisième est la plus juste et la plus frustrante à la fois : tout le travail consiste à trouver des pièces qui soient un défi sans que les gens perdent l'envie de venir.
Aucune de ces réponses n'est fausse. Mais aucune n'est un outil. Quand on doit choisir un programme un lundi soir pour un concert en juin, on n'a pas besoin d'une sagesse, on a besoin de quelque chose qu'on peut appliquer.
La question me poursuit aussi pour une autre raison. Je dirige, mais je compose et j'arrange pour des chœurs. Chaque partition que j'écris pose le même problème à l'envers : pour qui est-ce que j'écris, et qu'est-ce que ces personnes peuvent réellement chanter ? En lisant l'échelle de Zana, je me suis dit qu'il y avait enfin de quoi en parler avec des mots communs, et que le moment était venu d'écrire ce que cette question me fait réfléchir depuis des années.
Ce dossier tient en cinq articles. Celui-ci présente l'échelle de Zana. Le deuxième regarde ce qui rend une partition réellement difficile. Le troisième traite du choix du répertoire et du bon défi. Le quatrième se place du côté des choristes, face à une pièce trop facile ou trop dure. Le dernier s'attaque au cas le plus courant de tous, le chœur où tous les niveaux se côtoient. Il s'adresse aux personnes qui dirigent, mais aussi aux choristes, parce que la question les concerne au moins autant.
Pourquoi le niveau d'un chœur est-il si difficile à évaluer ?
Parce qu'un chœur n'a pas un niveau, il en a une dizaine, qui ne bougent pas ensemble.
Il y a la lecture : combien de personnes peuvent découvrir leur ligne seules sur la page. Il y a la justesse collective, qui n'a presque rien à voir avec la lecture. Il y a la capacité à tenir sa partie quand le pupitre voisin chante autre chose juste à côté. Il y a la technique vocale, l'endurance. Et il y a le répertoire dans lequel le groupe se sent chez lui.
Un chœur peut lire comme un ensemble aguerri et baisser d'un demi-ton sur une pièce lente a cappella. Un autre peut ne pas lire du tout et sonner magnifiquement sur ce qu'il a appris d'oreille. Quand on demande quel est le niveau, on pose en réalité dix questions en une. L'expérience, c'est la capacité à répondre aux dix sans avoir à les formuler.
Le problème, c'est que l'expérience ne se transmet pas. Elle s'accumule lentement, à force d'erreurs. Et pendant qu'on l'accumule, on se trompe de programme.
Du choriste au chœur
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La question se pose rarement dans l'abstrait. Elle surgit à des moments précis : quand on remplace quelqu'un devant un chœur qu'on n'a jamais entendu et qu'il faut décider en dix minutes ce qu'on va travailler, quand on cherche un arrangement et qu'on veut être sûr qu'il sera faisable avant d'avoir distribué les copies, quand on est choriste et qu'on cherche un ensemble où l'on ne s'ennuiera pas sans s'y noyer, quand on demande conseil à un collègue et qu'il faut d'abord lui décrire son chœur en trois phrases.
Dans tous ces cas, ce qui manque n'est pas l'intuition. C'est un vocabulaire commun. Une échelle sert d'abord à ça : pouvoir dire à quelqu'un d'autre ce qu'on entend.
L'échelle de Zana Zaganjori, du A1 au C2
Zana Zaganjori dirige des chœurs à Lyon, chante, compose, arrange et forme. Avec des amis du monde choral, elle se heurtait au même problème que moi, et c'est elle qui a eu l'idée d'en faire un outil. Son échelle reprend la graduation du Cadre européen commun de référence pour les langues, le CECRL, que tout le monde a croisé à l'école ou dans un cours de langue : six niveaux, de A1 à C2.
Le choix est malin. Plutôt que d'inventer une grille de plus, elle emprunte une graduation déjà familière et la remplit avec ce qui compte en chœur : la capacité à chanter des polyphonies plus ou moins complexes, la lecture de partition, la technique vocale, la présence scénique et la connaissance incarnée d'un domaine musical particulier.
En résumé, avec mes mots plutôt que les siens, les niveaux A décrivent des chœurs qui découvrent la polyphonie, d'abord sans aucune lecture, puis capables de suivre une partition sans vraiment la lire. Les niveaux B marquent l'apparition de la lecture, partielle puis autonome, avec des bases de plus en plus solides en technique et en présence. Les niveaux C décrivent des ensembles pré-professionnels puis professionnels, qui lisent à vue et possèdent une connaissance approfondie de leur répertoire.
Zana précise deux choses que je trouve essentielles. Ce n'est ni un jugement de valeur ni une manière de ranger les gens dans des cases. Et on peut parfaitement se trouver entre deux niveaux, certains critères comptant plus que d'autres selon les groupes.
L'échelle complète, avec ses descriptions, se trouve sur son site : zanazaganjori.com/echelle-de-niveaux-des-choeurs. Allez la lire là-bas plutôt que de vous fier à mon résumé.
La présence scénique, un critère à part
Sous la publication de Zana, un commentaire a retenu mon attention. Quelqu'un faisait remarquer que beaucoup de professionnels sont d'excellents chanteurs et pourtant très peu à l'aise en présence scénique. C'est vrai, et j'irais plus loin : personnellement, je retirerais ce critère de l'échelle.
Non pas parce que la présence ne compte pas. Elle compte énormément en concert. Mais elle ne dit rien de ce qu'un chœur peut chanter. Un ensemble peut lire à vue, tenir une justesse parfaite sur une pièce a cappella difficile, et rester figé sur scène. Un autre peut rayonner et décrocher au premier intervalle délicat. Mélanger les deux dans un même niveau brouille la question à laquelle l'échelle répond le mieux : quel répertoire ce chœur peut-il aborder ? La présence mériterait, à mon sens, son propre axe.
C'est un détail, et c'est un détail qui montre surtout que l'outil fonctionne : il donne enfin matière à discuter.
Le niveau n'est pas le statut
Il y a une chose que cette échelle rend visible et qui m'a toujours frappé : le niveau d'un chœur et son statut ne coïncident pas.
J'ai rencontré des ensembles professionnels, des gens payés pour chanter, qui n'avaient pas du tout le niveau que décrivent les dernières marches de l'échelle. Pas de lecture à vue fiable, une justesse qui se défaisait au premier passage exposé. Et j'ai entendu des chœurs amateurs qui, sur leur répertoire, auraient tenu la comparaison avec bien des formations rémunérées.
Le statut dit comment un ensemble est organisé. Il ne dit rien de ce qu'il sait faire. Une échelle fondée sur des compétences oblige à regarder ce qui se passe réellement dans la salle, et pas l'étiquette sur la porte.
Du choriste au chœur
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La première utilité est presque bête : on peut enfin se parler. Dire à un collègue que son chœur est un B1 qui tire vers le B2 en lecture mais reste A2 en justesse a cappella, c'est lui transmettre en une phrase ce qu'un quart d'heure d'explications n'arrivait pas à faire passer.
La deuxième est plus intéressante. Une échelle partagée permet de poser la question au chœur lui-même. Demandez à vos choristes où ils se placeraient. Les écarts vous surprendront, entre ceux qui se sous-estiment depuis dix ans et ceux qui ne mesurent pas ce qui leur manque. La discussion qui suit vaut souvent plus qu'un diagnostic venu d'en haut.
La troisième, c'est qu'un niveau nommé devient un niveau qu'on peut viser. Un chœur qui se sait A2 peut décider ensemble de travailler la lecture pour aller chercher le B1. Ce n'est plus une impression vague de progresser ou de stagner, c'est un cap.
Ce que l'échelle change pour les choristes
Pour un choriste, savoir où l'on se situe n'est pas une affaire d'ego. C'est une affaire de plaisir.
Placé dans un chœur nettement au-dessus de son niveau, on passe ses répétitions à survivre : on ne lève jamais les yeux, on ne profite de rien, on rentre épuisé. Placé dans un chœur nettement en dessous, on s'ennuie poliment et on finit par partir sans trop savoir pourquoi. Dans les deux cas, ce n'est la faute de personne, c'est un problème d'ajustement.
Pouvoir dire, au moment de chercher un ensemble, je suis plutôt B1, je lis un peu, je tiens ma ligne mais je décroche quand ça devient chromatique, c'est se donner une chance de tomber au bon endroit du premier coup.
Ce qu'une échelle ne dit pas encore
Une échelle décrit un chœur. Elle ne dit pas quelle pièce lui donner. Entre savoir que son groupe est un B1 et choisir le programme de juin, il reste un pas, et c'est exactement ce pas que les réponses habituelles essaient de franchir.
C'est tout l'objet de la suite. Le prochain article, Pourquoi certaines partitions sont si dures à chanter, s'attaque à une idée reçue tenace : on croit que la difficulté d'une pièce tient au nombre de voix, et c'est presque toujours faux.
D'ici là, allez voir l'échelle de Zana et essayez d'y placer votre chœur. Puis dites-moi en commentaire où vous l'avez mis, et surtout ce qui vous a fait hésiter.
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